Groupe Manouchian

Missak MANOUCHIAN Cdt. (1er septembre 1906 – 21 février 1944)

Résistant français, fusillé au Mont-Valérien, Missak Manouchian est né dans le village d’Adyaman en Turquie. Rescapé du génocide des Arméniens de 1915, il reste à tout jamais marqué par les atrocités dont il a été le témoin. Cette expérience exalte son talent d’écrivain et de poète. En 1925, il débarque à Marseille.

D’abord ouvrier et journaliste, il adhère au Parti communiste en 1934, puis intègre le groupe arménien de la MOI (Main d’Œuvre immigrée). Après la défaite de 1940, il redevient ouvrier puis responsable de la section arménienne de la MOI clandestine. Versé dans les FTP-MOI de la région parisienne en 1943, il en prend la direction militaire en août, sous le commandement de Joseph Epstein. 

Le coup d’éclat des FTP-MOI a lieu, le 28 septembre 1943, avec l’exécution du général S.S. Julius Ritter, responsable du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire) en France.

Missak Manouchian est arrêté en novembre 1943, dans le cadre d’une vaste opération de la police française contre les unités combattantes de la MOI parisienne.

Condamné à mort par un tribunal allemand et désigné comme « chef de bande » sur la fameuse Affiche rouge placardée sur les murs de France, il est exécuté au Mont-Valérien avec vingt-et-un de ses compagnons, le 21 février 1944.

ÉPISODES DE LA VIE DES ARMÉNIENS DE FRANCE

UN PRÉAMBULE INSTRUCTIF

Nersès Durman-Arabyan

Un riche Arménien dit « Enguer Pantchouni » 1 disposant de grands terrains arides en donne une parcelle à son ami pour pouvoir l’exploiter. Son ami, grâce à de grands efforts retourne la terre et y plante des arbres fructueux. Après un certain temps, Enguer Pantchouni constate la transformation de ses terres arides en un terrain cultivé, il reprend son bien sans dédommager son ami.

Cette fable démontre un épisode de la vie de la communauté arménienne embarquée sur un frêle esquif sans itinéraire précis et qui se laisse porter sur une mer démontée au gré des vagues.

PASSÉ DE LA COMMUNAUTÉ ARMÉNIENNE DE FRANCE

Sous l’occupation ottomane, la population de l’Arménie fut victime d’innombrables massacres de 1894 à 1896 puis en 1909. Mais ce fut à partir du 24 avril 1915 qu’elle reçut le coup de grâce par les Jeunes Turcs qui organisèrent la déportation et l’extermination de plus d’un million d’Arméniens. Un petit nombre de ces Arméniens trouva refuge en Arménie orientale sous l’empire russe. Quant aux autres rescapés, ils furent éparpillés dans le monde entier.

En 1944, le juriste juif polonais Raphael Lemkin allait qualifier ces massacres de « Génocide » terme que les Juifs allaient également utiliser avant d’adopter celui de « Shoah ». En 1920, les Arméniens rescapés du Génocide arrivèrent par plusieurs groupes en France. Pour ces Arméniens dépaysés, l’intégration s’avérait compliquée car ils ne connaissaient ni la langue ni les coutumes, seule la religion chrétienne dominante en France était un gage de sécurité.

Les Arméniens sont connus pour leur courage et la qualité de leur travail ; ainsi ils ne dédaignèrent aucun emploi qui leur était proposé tant dans l’industrie que dans l’agriculture. Pendant 30 ans, la communauté arménienne de France s’est développée, elle a construit des églises, des écoles et des centres culturels. L’activité des partis politiques arméniens était conforme aux dispositions des lois en vigueur. Le 24 avril 1915 était pour le peuple arménien une date remarquable, un jour de deuil que les églises apostolique, catholique et protestante évoquent ensemble. Le 24 avril est pour la communauté arménienne tout entière la date du deuil national.

PRÉSENT DE LA COMMUNAUTÉ ARMÉNIENNE DE FRANCE

La veille du 50ème anniversaire du génocide des Arméniens, le président de la J.A.F. (Jeunesse Arménienne de France) publiait une tribune qui stipulait que le 24 avril devait cesser d’être une journée de deuil, de prières et de larmes mais devenir une journée de lutte, de combat et de revendications.

Il s’agissait dorénavant de faire reconnaître la réalité du Génocide des Arméniens, de lutter contre tous les sordides négationnistes et ce en hommage et mémoire des 1,5 millions de martyrs qui dorment sans sépulture.

Après la mort de Staline en 1953, les persécutions avaient cessé en Arménie par conséquent le peuple arménien commençait à respirer. À l’occasion du 50ème anniversaire du Génocide des Arméniens, à la mémoire des martyrs de 1915 fut érigé un monument gigantesque à Dzidzenagapert ainsi qu’un musée du Génocide à Erevan.
En France, des manifestations de masse furent organisées dans les grandes villes du pays.

Dans les années 70-80, les formations M.N.A. (Mouvement National Arménien) et l’A.S.A.L.A. (Armée Secrète Arménienne de la Libération de l’Arménie) allaient porter le Génocide des Arméniens sur la place publique. L’A.S.A.L.A. était une organisation qui menait la lutte armée contre les représentants diplomatiques turcs. Certaines attaques firent malheureusement des victimes collatérales, des personnes innocentes ce qui discrédita quelque peu la cause qu’elle défendait. Ce fut une période de réveil en France, les associations de jeunesse avaient commencé le travail pour la reconnaissance du Génocide.

En 1995 se formait en France, le comité 24 avril 1915 avec plus de 20 organisations arméniennes y compris les partis politiques historiques. Le but de ce comité était de faire reconnaitre le Génocide des Arméniens par les hautes autorités françaises. En France, le comité 24 avril avait réussi à faire inscrire à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale la question de la reconnaissance du Génocide des Arméniens par la France.

Le texte avait été voté par l’Assemblée nationale le 29 mai 1998 mais devait également l’être par le Sénat pour avoir force de loi. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Dépité par cette situation, le président du comité 24 avril avait convoqué une réunion extraordinaire qui s’était déroulé dans la salle du Yan’s club à Paris.

Le président interrogea chacun des représentants d’associations présentes pour avoir leur avis sur la façon de sortir de l’impasse. Nous avions indiqué en ce temps, tant que la question du Génocide des Arméniens resterait dans la sphère arméno-arménienne, il n’y aurait aucune issue positive et qu’il ne fallait pas se faire d’illusion. Par contre, l’implication des partis politiques et des syndicats français pourrait nous permettre d’aboutir à nos fins. Dès qu’il entendit notre proposition, Enguer Pantchouni bondit de son siège comme s’il avait un ressort sous son séant et s’inscrivit en faux, déclarant de façon péremptoire que la reconnaissance du Génocide des Arméniens ne devait et ne pouvait être réalisée que par les propres forces arméniennes.

Cependant, le président et la majorité des membres ayant accepté notre proposition, notre association M.A.F.P. sollicita par conséquent le soutien des partis politiques et des syndicats français. Tous les partis et syndicats répondirent positivement sauf un syndicat qui refusa d’apporter son soutien et après enquête, nous nous rendîmes compte qu’il avait beaucoup de travailleurs turcs parmi ses adhérents.

Le Parlement français vota finalement la loi reconnaissant le génocide vu que cette question était sortie de la coquille arménienne et était devenue une affaire française. Le 18 janvier 2001, la France reconnaissait officiellement le Génocide Arménien. Rappelons-nous que le premier pays au monde ayant reconnu le Génocide des Arméniens fut l’Uruguay le 20 avril 1965.

Il y eut une grande réjouissance dans la communauté franco-arménienne entre l’ecclésiastique et le laïc, l’intellectuel et le manuel, le français et l’arménien, tous s’embrassaient. Le travail que nous avions mené ne devait pas s’arrêter à mi-chemin, il fallait maintenant assurer la reconnaissance du Génocide des Arméniens dans le monde entier.

Le comité du 24 avril se transforma et devint C.C.A.F. (Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France) le 24 avril 2001. Afin d’optimiser cette nouvelle association, il aurait fallu la doter de statuts.

Le C.C.A.F. avait organisé une réunion dans les locaux de l’U.G.A.B. pour élaborer les statuts de la nouvelle association. Soudain Enguer Pantchoui proposa un document qu’avait élaboré son équipe. Or, force fut de constater qu’il ne s’agissait pas de statuts mais bel et bien d’une constitution. Nous avons donc refusé ce document arguant de fait qu’il n’était pas utile de créer un État arménien hors de l’Arménie. Finalement ce sont les statuts du C.C.A.F. qui furent adoptés.

À l’occasion de la commémoration du 60ème anniversaire de l’exécution de Missak Manouchian, M.A.F.P. avait préparé le 6 février 2004 des cartons d’invitation pour se rendre au cimetière d’Ivry où avait lieu la cérémonie.

Comme il restait de l’espace libre sur ce carton, le président de M.A.F.P. décida d’inclure un encart impliquant le C.C.A.F. Lors de la réunion suivante du C.C.A.F, Enguer Pantchouni. s’emporta, accusant M.A.F.P. d’usurper le nom du C.C.A.F. pour sa propre publicité et réclama officiellement l’exclusion de l’association du Conseil.

D’après les statuts du C.C.A.F., un membre fondateur ne pouvait être exclu. Cependant, les discussions mesquines, le chantage et le marchandage commencèrent, au grand dam de M.A.F.P. Ainsi, le directeur d’un journal patriotique plutôt que de soutenir l’association proposa de muer l’exclusion définitive en une exclusion de 6 mois seulement. Cela fut d’autant plus douloureux pour les membres de M.A.F.P. que ce journal était aussi leur création, mais force fut de constater que l’intérêt général s’efface devant l’intérêt particulier. Enguer Pantchouni continuait à fanfaronner et à menacer de quitter le C.C.A.F. avec tous ses satellites, si M.A.F.P. n’était pas exclu. Face à une telle détermination et par souci d’apaisement, nous avons préféré partir de cette association que nous avions fondée à part égale avec d’autres.

Le C.C.A.F. devenait ainsi la chasse gardée d’Enguer Pantchouni et de ses acolytes.
Pendant plus d’un an, hors du C.C.A.F. nous avons poursuivi nos activités.
Le nouveau président du C.C.A.F. nous proposa de réintégrer l’institution après un an de purgatoire, il est fort probable qu’Enguer Pantchouni n’ait pas réussi à faire main basse sur le système. Une année avant la commémoration du centenaire du Génocide des Arméniens, le C.C.A.F. avait demandé à chaque association quel serait leur projet. Notre association avait préparé un projet de collecte de sang en mémoire des victimes du Génocide. Malheureusement, celui-ci ne reçut pas l’approbation de l’institution. Par conséquent, M.A.F.P. décida de mener ce projet avec ses seules forces humaines et financières. Ainsi 5.000 cartes postales furent éditées en français et envoyées à toutes les institutions nationales et internationales.

Nous contactâmes l’E.F.S. (Établissement Français de Sang) le 29 septembre 2014 puis nous nous rendîmes dans leur centre pour présenter notre projet qui attira toute leur attention. Les responsables de l’E.F.S. proposaient de faire du mois d’avril, le mois des génocides. Que s’est-il passé pour que cette coopération pourtant si aboutie ait eu si peu d’écho ? Cela reste une énigme pour nous. L’E.S.F. nous a communiqué les lieux et dates des collectes que nous avons diffusés auprès du public. Il est fort probable que certaines forces obscures ne voulant pas de ce projet de collecte de sang aient sciemment fait échouer cette action.

Comme nul n’est prophète dans ce pays, la collecte de sang a eu des échos positifs et des répercussions à l’étranger en Suisse, au Canada, en Australie contrairement aux médias de la communauté arménienne de France.

AVENIR DE LA COMMUNAUTÉ ARMÉNIENNE DE FRANCE

Avant d’étudier l’avenir de la communauté arménienne de France observons un fait sans précédent qui avait effrayé le monde entier : la Seconde guerre mondiale de 1939-1945. L’Allemagne avait occupé presque toute l’Europe, la France était coupée en deux zones, la zone occupée par les nazis et la zone « libre » sous l’autorité de Vichy. Le Royaume-Uni avait échappé à l’occupation allemande et c’est dans ce pays que se constituaient les gouvernements européens provisoires en exil. Le 18 juin 1942 général Charles de Gaulle avait créé les Forces Française Libres et appelé à la Résistance contre l’occupant nazi et la France de Vichy.

En France, Missak Manouchian membre des F.T.P. M.O.I. était le chef d’un groupe de résistants composé de Juifs, d’Arméniens, d’Italiens, d’Espagnols, de Polonais qui mena plusieurs actions dans la région parisienne. Manouchian, avec la collaboration d’Arsène Tchakarian, avait organisé l’attentat contre le général de l’armée allemande Julius Ritter. Après la mort de Ritter, le 28 septembre 1943, Hitler proclama 3 jours de deuil national. Julius Ritter n’était donc pas le simple recruteur du S.T.O. en France, sa mission était bien plus importante, il avait été envoyé pour recruter par la force des spécialistes dans le domaine nucléaire. Ces scientifiques auraient permis à l’Allemagne de se doter de l’arme nucléaire. L’exécution de Ritter a marqué un coup d’arrêt à la progression scientifique de l’Allemagne nazie.

La Wehrmacht avait occupé presque la totalité de la partie européenne de l’U.R.S.S. Dans l’armée rouge, il y avait près de 600.000 Arméniens – des soldats, des officiers et des généraux.

L’armée allemande avait assiégé la ville de Stalingrad le 17 juillet 1942. À cette époque la Turquie était officiellement neutre, mais son armée – 26 divisions- était néanmoins alignée à la frontière de l’URSS prête à pénétrer dans le pays et à attaquer l’Arménie soviétique dès l’annonce de la chute de Stalingrad. La résistance soviétique et la capitulation allemande à Stalingrad le 2 février 1943 sonnèrent le glas du Grand Reich mais surtout sauva l’Arménie d’une attaque turque.

Quant à la communauté arménienne de France, il est très difficile de la mettre sur le droit chemin entre intrigues et corruptions, elle aurait besoin de personnes incorruptibles, intègres et actives. Dans le passé, le comité du 24 avril, avec une conduite exemplaire et une coopération sans précédent a fait reconnaître le Génocide des Arméniens par les autorités françaises.

L’Arménien doit se défaire de sa peau de nationaliste qui l’étouffe et comme le disait Charles Aznavour être 100% arménien et 100% français mais en gardant toujours à l’esprit qui il est et d’où il vient.
Depuis un siècle, l’Arménien qui a développé l’idée d’une France chevaleresque, pays de liberté, d’égalité et de fraternité doit maintenant en étudier le système dans tous ses aspects.

En France, les municipalités représentent la plus petite cellule d’un pays. Les Arméniens en s’intégrant dans les conseils municipaux se rendent compte comment est dirigé le système municipal. Les Arméniens selon leur sensibilité peuvent s’intégrer et travailler avec tous les partis politiques. En France, il y a plusieurs milliers de municipalités où résident des Arméniens.

Un Arménien qui fait partie d’une organisation historique arménienne doit abandonner au seuil de l’entrée du conseil municipal sa tunique partisane. Dans l’enceinte du conseil municipal, un Arménien avec son expérience avancée pourra mettre sur pied le C.F.A. (Comité Franco-Arménien). Les amis français seront les bienvenus dans le C.F.A. sans distinction de leur appartenance politique. Le C.F.A. étant une formation apolitique, il reste en dehors des courants politiques.

Voir ci-joint en P.D.F. « L’intégration et la représentativité des Arméniens de France ».

Nersès Durman-Arabyan
Antony, le 3 janvier 2019

1 Dans la langue arménienne le dicton de Yervant Odyan « Enguer Pantchouni » représente un caractère humoristique et satirique mais il est plus souvent utilisé dans la version humoristique.

CHARLES AZNAVOUR : DISPARITION D’UN GÉANT

Assis sur une tombe dans un cimetière, un bedeau sirote son vin. Il voit l’abbé passer en courant dans une allée. Il appelle ce dernier pour partager un verre de vin. L’abbé lui répond qu’il n’a pas le temps avec tout le travail qu’il a à faire. Le bedeau lui dit : « Croyez-vous que tous ceux qui reposent ici ont eu le temps de terminer leur tâche ? »

Charles Aznavour avait bien organisé sa vie professionnelle. Malheureusement à l’âge de 94 ans, il disparaît avec des projets plein la tête et une promesse non tenue, celle de fêter son centenaire sur scène.

Charles Aznavour

À l’annonce du décès de Charles Aznavour, ce sont tout d’un coup des dizaines souvenirs qui se bousculent dans ma tête. Je ferme les yeux puis soudain des images me reviennent comme des flashs d’un passé désormais révolu, mais toujours si présent dans mon cœur.

Arrivé seul en France en 1948 avec mon petit baluchon, j’ai eu le bonheur d’entrer dans une famille, je devrais dire une tribu qui m’a tout de suite adopté. La famille de ma femme Nelly, les Parseghian-Papazian avec à leur tête le patriarche Sérovpé Papazian, celui qui, à Constantinople, avait recueilli sa cousine Knar, la mère de Charles.

Comment oublier ce 28 février 1954, le jour de notre mariage, lorsque Charles empruntait la voiture d’Edith Piaf pour nous conduire, Nelly et moi, à la cathédrale arménienne de la rue Jean Goujon puis, à l’issue de la cérémonie, aux studios Phébus pour faire les photographies ?

Charles devait aussi nous accompagner chez mes beaux-parents Raphaël et Mannig Parseghian pour un repas de fête qui allait durer trois jours. Autour du grand-père Sérovpé, la famille Aznavour, Micha qui chantait et jouait du tar, Knar, Aïda qui chantait du Sayat Nova ainsi que beaucoup d’amis qui fréquentaient régulièrement les lieux comme l’écrivain Archag Tchobanian. Une vie de bohème, une vie de bonheur.

Comment pourrais-je oublier la grande empathie d’Aïda qui, comprenant ma tristesse, resta près de moi pour atténuer ma mélancolie, parce que j’étais seul à mon mariage, aucun membre de ma famille restée en Turquie n’ayant pu faire le déplacement à cette occasion. Lorsque par nécessité, nous dûmes partir nous installer à Lyon, Charles vint nous rendre visite car les liens qui l’unissaient à mon épouse étaient certes éloignés d’un point de vue généalogique mais très proches du point de vue des sentiments. Ainsi les familles Parseghian-Papazian eurent toujours une place privilégiée dans le cœur des Aznavour.

Les anecdotes ne manquent pas quant à l’esprit vif et acéré qui était le sien. Alors que Nelly ne remarquait pas la rhinoplastie qu’il avait subie, Charles finit par s’exclamer au détour d’une phrase « néanmoins » pour lui faire comprendre que son nez avait été raboté. Malgré les nombreuses moqueries et médisances dont il fut victime, Charles, à force de ténacité et de rigueur réussit à se hisser en haut de l’affiche. Il fut un géant de la chanson française et il sut utiliser sa pugnacité comme sa notoriété au service de l’aide humanitaire.

En 1989, après le tremblement de terre, il mobilisa ses amis artistes pour enregistrer cette magnifique chanson composée par Georges Garvarentz « Pour toi Arménie ». Le clip de cette chanson écrite par Charles fut magistralement réalisé par le cinéaste Henri Verneuil.

En ce 1er octobre 2018, Charles s’est envolé, il a rejoint sa cousine Nelly qui l’aimait tant ainsi que ses parents, son fils Patrick et son beau-frère Georges.

Nersès Durman
Antony – 9 octobre 2018

L’église circoncise de la Sainte Croix d’Aghtamar

Toujours d’actualité

Eglise Sainte-Croix Aghtamar

La culture c’est l’ADN d’une nation. L’extermination d’un peuple plusieurs fois millénaire pour s’approprier son héritage est voué à l’échec. L’ADN d’une nation révélera toujours son identité. En conséquence, la culture arménienne restera à jamais vivante dans la mémoire universelle.

Tout au long de l’histoire, les collectivités humaines ont vécu dans différentes contrées. Elles y ont créé leur culture, leur religion, et par conséquent des symboles qui représentent leur identité. L’UNESCO est une organisation internationale qui consacre des fonds pour rechercher et préserver le patrimoine de l’Humanité. Plusieurs fois millénaire, le peuple arménien, qui fut l’objet de bon nombre de persécutions et de massacres, a affirmé son identité dans les registres de la mémoire universelle. En Arménie, le seul vestige qui demeure de l‘époque païenne est le temple de Garni. Après avoir opté pour le christianisme comme religion d’État en 301, l’Arménie a construit des églises ; certaines reposent sur les fondations de temples païens, c’est le cas de la Sainte Église d’Etchmiadzine. L’Arménie historique a compté des milliers d’églises, de monastères, de chapelles, d’écoles et d’hôpitaux. Après le génocide de 1915, tous ces vestiges ont été détruits comme pour en effacer l’existence. La ville d’Ani que les Turcs appellent « Ane » ce qui signifie « Souviens-toi » se trouve sur l’actuel territoire de la Turquie. Ani était célèbre pour ses mille et une églises. Ancienne capitale de l’Arménie, elle fut complètement détruite.

Suite à l’anéantissement des Arméniens sur leurs terres ancestrales, leurs églises furent dans le meilleur cas reconverties en étables ou en granges. Au milieu du lac de Van, sur l’île d’Aghtamar (« Ak Damar » pour les Turcs, à savoir « la veine blanche »), les Arméniens avaient érigé au 10ème siècle une église, celle de la Sainte Croix. Cet édifice nécessitait des travaux de restauration. La Turquie les entreprit et, le 29 mars 2007, le bâtiment fut inauguré comme musée. La croix dressée sur son dôme avait été supprimée afin de ne pas donner au lieu son caractère sacré. Ainsi, la Turquie avait circoncise l’église la Sainte Croix d’Aghtamar, qui reste et demeure un symbole dans la mémoire nationale arménienne. Pour les Arméniens, il existe un nombre incalculable de vestiges qui ont subi le même sort, la même amputation, comme ces cohortes de femmes et ces jeunes filles enlevées, torturées et violées sur les routes de l’exode. Depuis 92 ans, les rescapés de ce peuple génocidé qui ont constitué partout dans le monde une diaspora ont été les témoins oculaires de la tragédie de 1915.

La Turquie ne se servirait-elle pas de l’inauguration de l’église musée de la Sainte Croix d’Aghtamar pour faire valoir aux yeux du monde son attachement aux valeurs universelles ?

La Turquie actuelle, candidate aux examens d’entrée dans l’Union européenne, a concédé quelques libertés de façade à son peuple. Après l’assassinat de Hrant Dink, plusieurs milliers de Turcs se sont réveillés pour sortir de leur engourdissement. En Asie mineure (Anatolie), des centaines de milliers d’Arméniens islamisés recherchent leurs racines, leurs ancêtres, leur passé. Le gouvernement turc ne leur mettra-t-il pas des bâtons dans les roues afin d’empêcher ceux d’entre eux qui le désireraient de se faire baptiser dans l’église de Saint Grégoire l’Illuminateur ?

Nersès Durman
Septembre 2014

Ignorance ou Marchandage du Génocide des Arméniens

Le 30 mai 2018, la Knesset (Parlement israélien) allait examiner la question de la reconnaissance du génocide des Arméniens.

Raphaël Lemkin
Raphaël Lemkin

Cependant, le rapporteur de la proposition Yuli-Yoel Edelstein n’avait pas inscrit cette question à l’ordre du jour arguant du fait que le vote des parlementaires ne rassemblerait pas une majorité suffisante pour son adoption.

Si malheureusement la crainte de ce rapporteur correspond à la réalité, il est douloureux d’admettre que des députés israéliens porteurs de la mémoire de la Shoah puissent ignorer l’existence du génocide des Arméniens.

La civilisation arménienne perdure depuis des millénaires. Cependant, durant des années, le peuple arménien a dû faire face à des attaques constantes bien qu’il fut toujours considéré comme une « nation fidèle » rendant d’immenses services aux autres pays ce qu’attestent de nombreuses archives historiques.

Le 24 avril 1915, à Constantinople, le gouvernement turc a minutieusement préparé la déportation et le massacre de plusieurs centaines d’intellectuels et de notables arméniens puis a poursuivi son action dévastatrice en Arménie occidentale en exterminant 1,5 millions d’hommes, de femmes et d’enfants.

Si le crime de génocide perpétré contre les Arméniens en 1915 avait été condamné de façon exemplaire par la justice internationale, jamais le peuple juif aurait été victime de l’extermination nazie lors de la seconde guerre mondiale.

Le 22 octobre 1939, Hitler n’aurait-il pas dit devant ses officiers : « Qui donc se souvient encore du massacre des Arméniens ? »

En 1944, la notion de génocide fut créée par le juriste juif polonais Raphaël Lemkin, en prenant pour exemple le génocide des Arméniens.

La question de la reconnaissance du génocide des Arméniens a souvent été la source d’un odieux marchandage dans les relations interétatiques avec la Turquie. Malheureusement, force est de constater que les nations dites civilisées recourent systématiquement à ce stratagème pour bénéficier de contrats juteux.

Le Génocide est la douleur lancinante du peuple arménien dont il souffre depuis plus d’un siècle. La non-reconnaissance et la négation du génocide des Arméniens exaspèrent et répugnent les jeunes arméniens descendants des rescapés du génocide. Certains esprits ignorants plongés dans les ténèbres devraient s’éclairer grâce aux témoignages des rescapés du génocide et des documents transmis par les chercheurs et les historiens internationaux.

L’Arménien doit faire preuve de patience dans un esprit unitaire pour déjouer les pièges tendus par ses adversaires.

Nersès Durman-Arabyan
Paris le 31 mai 2018

Diplomatie, espionnage ou guerre ?

Lors des cours de préparation au lycée, le colonel chargé de notre enseignement militaire disait : « Les ambassades et les consulats étrangers sont des institutions diplomatiques et aussi des foyers d’espionnage dans le pays. »

Affaire Cicéron – J. Mason & D. Darrieux

En 1943, l’affaire Cicéron fut un fait d’espionnage exemplaire, durant 9 mois consécutifs, le valet de l’Ambassade du Royaume-Uni d’Ankara fit passer aux diplomates allemands des photographies de haute importance. Cet événement fut baptisé « l’Affaire Cicéron ».

Lors de la Seconde Guerre de 1935-1945, la Turquie avait déclaré sa neutralité. Elle présentait par conséquent un terrain propice pour les affaires d’espionnage de toutes les parties belligérantes. Le peuple turc subissait, en outre, des restrictions, comme si le pays était en guerre.

Malgré une neutralité affichée, la Turquie fournissait à l’Allemagne des denrées alimentaires par wagons réfrigérés et des métaux comme du chrome, matière indispensable pour la fabrication d’armement.

Franz Von Papen, ambassadeur d’Allemagne en poste à Ankara, jouait un rôle primordial dans ses approvisionnements. Une tentative d’attentat contre lui fut déjouée. Deux russes, dénommés Pavlov et Kornilov, furent arrêtés et emprisonnés jusqu’à la fin de la guerre.

L’offensive de l’armée allemande contre l’Union soviétique atteignit son paroxysme lors de la bataille de Stalingrad.

En 1941, la Turquie (officiellement pays neutre) avait appelé sous les drapeaux 20 classes d’hommes de 25 à 45 ans issus des communautés arménienne, grecque et juive du pays. Dès lors, des familles entières furent séparées des hommes valides. L’armée turque avait aligné plusieurs divisions de soldats à la frontière avec l’URSS. L’attaque était prévue dès la chute de Stalingrad. Mais le 2 février 1943, l’armée allemande commandée par feldmarschall Friedrich Paulus capitulait. 

Après la défaite de l’Allemagne, les États-Unis (alliés pendant la guerre) cherchèrent à éprouver l’efficacité de la technologie militaire soviétique. Ils envoyèrent un avion d’espion de reconnaissance type U-2 au-dessus de l’URSS piloté par Francis Gary Powers, spécialement recruté par la CIA. Powers avait reçu des instructions précises au cas où son avion serait abattu. En effet l’avion espion U-2 fut intercepté dans l’espace aérien soviétique, le pilote américain fut capturé.    

Plusieurs années se sont écoulées depuis la fin de la guerre. Le 26 décembre 1991, l’URSS s’est disloquée. Le savoir-faire technologique du pays fut partagé parmi les 15 anciennes républiques soviétiques.

État fédéral, la Russie est la plus grande de ces anciennes républiques par sa superficie mais aussi la plus riche par sa technologie et ses ressources naturelles en hydrocarbures. Certes, au début, la transition s’est faite avec d’énormes sacrifices pour le peuple. Mais, actuellement, le niveau de vie s’est amélioré, et la Russie est devenue un pays attractif pour les investissements étrangers.

Ancien membre du KGB d’URSS, Vladimir Poutine préside au destin de la Russie. Chrétien orthodoxe, il ne manque pas une occasion d’honorer son église de sa présence lors des grandes occasions.

Le 1er mars 2018, avant les élections présidentielles, le candidat Poutine présenta pendant plus d’une heure son programme devant les membres de l’Assemblée Fédérale. La première partie de son exposé fut consacrée à l’amélioration du niveau de vie des citoyens et aux moyens financiers pour y parvenir ; la seconde partie concernait la défense du territoire. Contrairement à l’époque soviétique, il divulgua une panoplie de nouveaux armements qui avaient fait leurs preuves, lors de la guerre en Syrie.

L’exposé de V. Poutine aurait-il effrayé l’Europe et en particulier les États-Unis ? À l’inverse, le peuple russe qui avait subi dans sa chair les horreurs de la guerre était-il rassuré par l’exposé du futur candidat à la présidentielle ?

Début mars 2018, l’ex-espion russe Sergueï Skripal et sa fille étaient retrouvés empoisonnés à Salisbury. Immédiatement, la première ministre britannique, Theresa May accusa la Russie de cet attentat, lors du sommet des chefs d’États de l’Union Européenne. Le 18 mars 2018 V. Poutine fut réélu président avec un nombre des voix sans précédent.

Au vu de ces faits et à la veille de négociations importantes sur la fourniture de gaz et de l’ouverture de la coupe du monde de football en juin 2018 en Russie, quel intérêt pouvait tirer le président Poutine en éliminant par empoisonnement un ex-espion russe ? Sur le col empoisonné du manteau que portait Sergueï Skripal n’y avait-il pas une marque usée et à moitié effacée où l’on pouvait lire UK ?

La montée en puissance de la Russie inquiète les États-Unis d’Amérique. Une nouvelle crise financière se profile, menaçant les marchés boursiers. L’émergence des BRICS et de l’Eurasie redistribue les cartes. La Russie et les États-Unis iront-ils vers une entente ou une confrontation ?

Avant les élections en Russie, un journaliste étranger avait posé une question à Vladimir Poutine :
« Si les États-Unis déclenchent une guerre contre la Russie qui en sortira vainqueur ? »

La réponse ne tarda pas : « Ça sera la fin du monde. »

Ne faut-il pas bannir les guerres et chercher par les moyens diplomatiques une entente cordiale et une coopération entre les peuples en arrêtant le surarmement car la vie est le don le plus précieux des hommes ?

Nersès Durman-Arabyan
Antony – 30 mars 2018

KARABAGH (ARTSAKH) : LA PAIX OU LA GUERRE ?

Mémorial Stepanakert

Après la défaite de l’Empire Ottoman en 1918, les Turcs menèrent un combat pour instaurer une République. Une République sur les ruines d’un empire exsangue à leur frontière intéressait la Russie. Par conséquent en mars 1920, Staline réunit à Moscou les 3 républiques du Caucase, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ainsi que la Turquie dans le but de définir les frontières de chaque pays de cette région. Les Turcs se présentaient à la conférence comme de futurs alliés de l’URSS, et il faut signaler également que lors de la réunion de cette conférence le gouvernement d’Arménie était tombé et qu’il n’y avait plus de représentant de l’Arménie à Moscou.

Le champ était libre pour les Turcs d’imposer leurs conditions ainsi le Haut Karabagh et le Nakhitchevan, deux régions où la population arménienne dépassait les 94% furent rattachés à l’Azerbaïdjan. Le Nakhitchevan fut progressivement vidé de sa population arménienne tandis que l’Artsakh restait, malgré son rattachement à l’Azerbaïdjan, une terre arménienne avec ses nombreuses églises.

Après la dislocation de l’URSS, le 21 septembre 1991, l’Arménie déclara son indépendance et devint une République avec ses propres symboles et ses emblèmes.

Les Arméniens menèrent une campagne pour libérer leurs terres ancestrales du joug azéri. Les batailles étaient très dures, les Arméniens d’Azerbaïdjan essentiellement de Bakou furent chassés du pays dans des conditions inhumaines et des massacres, rappelant ceux commis dans l’Empire Ottoman en 1915, furent perpétrés à Soumgait.

Le Karabagh libéré déclara son indépendance. Entre temps les Arméniens continuent à construire le Karabagh mais des heurts se produisent régulièrement sur le front et de jeunes soldats meurent sous les balles des snipers azéris. Sous l’égide de l’ONU se forme un groupe appelé « Groupe de Minsk » composé de 3 co-présidents dont les Etats-Unis, la France et la Russie pour assurer la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Grâce au soutien de l’Arménie et de la diaspora, le Karabagh devient un état très bien structuré tel que beaucoup de pays dans le monde peuvent l’envier.

Le 2 avril 2016, le long de la frontière avec le Karabagh, l’armée azérie effectue une attaque surprise afin de récupérer quelques terrains. Les forces arméniennes résistent mais les morts dans les deux camps sont nombreux. Les Azéris décapitent la tête d’un prisonnier arménien et la promènent tel un trophée pour montrer leur force. Dès avril 1915, les Turcs Ottomans avaient procédé de la même façon contre les intellectuels et les notables arméniens comme le témoignent les photographies reproduisant l’entassement des têtes coupées des Arméniens. Même fraternité dans l’horreur entre Turcs et Azéris.

Pas un jour ne passe sans qu’on annonce le décès d’un soldat arménien tombé sous les balles d’un sniper azéri. Les attaques contre les villages frontaliers sont fréquentes. Les paysans arméniens ne peuvent même pas récolter leurs moissons dans leurs champs. Devant ces événements, l’indignation et l’exaspération des Arméniens sont arrivés à un seuil très critique. La jeunesse arménienne va-t-elle déborder pour aller mener des actions comme l’avait fait ASALA des années 75-80 pour défendre et protéger les terres arméniennes ?

Est-ce uniquement par des moyens violents que la conscience humaine peut se réveiller pour apporter une solution juste au peuple arménien déjà victime d’un génocide qui n’est pas reconnu par la Turquie héritière de ses bourreaux ?

La situation actuelle de la Catalogne nous interroge et la question cruciale qui se pose est pourquoi certains peuples réussissent à obtenir leur indépendance avec le soutien des puissances étrangères alors que d’autres sont accusés de séparatisme ? Pourquoi refuserait-on à l’Artsakh d’être pleinement indépendant alors que cette indépendance a été reconnue pour le Kosovo, par exemple, dans une situation en tout point identique ? Est-ce que les pétrodollars et le caviar de l’Azerbaïdjan vont acheter toutes les diplomaties occidentales ? Est-ce que la juste autodétermination des peuples ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes comme défini par l’ONU sont à géométrie variable ou devrais-je dire à intérêts économiques variables ?

Les 3 co-présidents du groupe de Minsk ont des intérêts contradictoires dans l’affaire du Karabagh. Il est grand temps de régler et d’agir car demain il sera trop tard pour décider la paix ou la guerre.

Nersès Durman-Arabyan
Paris, le 13 octobre 2017

Syrie : Guerre ou Manœuvres militaires ?

Le dénommé « Printemps arabe » qui a pris source en Tunisie s’est étendu de l’Afrique du Nord à la Syrie de Bachar El Assad. Avec l’appui de l’Occident et des États-Unis, les opposants au régime syriens comptaient renverser le président élu en exercice. La résistance de Damas et de son armée a permis d’affronter les assauts d’une opposition hétéroclite, renforcée par des éléments étrangers. Ni l’Occident ni les États-Unis par le bras armé de l’OTAN n’ont osé intervenir directement en Syrie comme ils l’avaient fait auparavant en Libye afin de renverser Kadhafi et l’assassiner lors des bombardements. La disparition du leader libyen a favorisé l’implantation de l’organisation État islamique (EI), soutenue par l’Arabie Saoudite. L’organisation terroriste a profité de la déliquescence de la Libye pour s’emparer d’un arsenal militaire et développer des camps d’entrainement. En se structurant en Irak et en Syrie sur un large territoire, comme base d’un nouveau Califat, l’EI s’est rendu coupable de crimes contre l’humanité envers des populations non-musulmanes, principalement chrétiennes, tout en ciblant les Kurdes, les Alevis ou les Chiites. Leur action destructrice s’est étendue aux vestiges archéologiques et historiques millénaires de ces régions.

Armée syrienne lors des combats urbains

L’épisode libyen s’est fait au profit de l’Occident et des États-Unis, laissant un goût amer à la Russie qui avait investi énormément en Libye. Il était à craindre que la menace s’étende à la Syrie. Le régime syrien semblait avoir du mal à contenir des mouvements de mercenaires affiliés à l’État islamique et à Al Qaida, ayant noyauté la véritable opposition démocratique réduite à peau de chagrin. En demandant l’aide militaire à la Russie, Damas jouait sa dernière carte. La Russie installa une base aérienne à Hememin et renforça sa présence militaire dans sa base maritime de Tarsous sur la Méditerranée.

Durant la crise syrienne, la Turquie avait ouvert sa frontière avec son voisin, permettant d’accueillir des réfugiés fuyant la guerre civile, installés dans des camps de fortune. Ankara reçut à ce titre plusieurs milliards de dollars de l’Union Européenne pour son action humanitaire. La Russie livra du matériel militaire en Syrie par mer et par air à destination de ses implantations. La Turquie ne put empêcher le passage des navires russes par ses détroits du Bosphore et des Dardanelles, selon un accord signé avec la Russie. Il faut néanmoins rappeler que l’aviation turque intercepta un avion civil russe transportant des touristes et que la chasse turque abattit un avion militaire russe le 24 novembre 2015 au-dessus de la frontière syrienne.

Le 16 juillet 2016, un coup d’État contre Erdogan avorta et la reprise en main du pouvoir par le président turc fut le théâtre d’une répression sans précédent. Le 19 décembre 2016, Andreï Karlov, ambassadeur russe en Turquie, fut abattu par un policier turc de 22 ans, Mevlut Mert Artintaş. La crise entre la Turquie et la Russie fut à son paroxysme. La Russie exigea des excuses et des réparations, infligeant à la Turquie un embargo sur le commerce et le tourisme. Cet événement rappelait l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, qui fut le prélude de la Première Guerre mondiale.

Était-on proche d’une Troisième guerre mondiale ?

La sagesse l’a heureusement remporté. Erdogan a présenté ses excuses à Poutine, la Russie a partiellement levé les sanctions contre la Turquie.  Le 13 septembre 2017, la Turquie, membre de l’OTAN, a signé un contrat pour l’achat de quatre S-400 russes pour la défense aérienne, irritant l’Occident et les États-Unis.

Au cours d’exercices conjoints en septembre, baptisés Zapad 2017, la Russie et la Biélorussie ont fait la démonstration de leur haute-technologie militaire. La Russie semblait particulièrement satisfaite des opérations sol, mer, air. Un nombre importants d’attachés militaires étrangers assistaient à ces exercices. Normalement, ces manœuvres ne visent qu’un ennemi imaginaire où tout n’est que simulation, sauf en cas d’accident.

La Turquie s’est rendu compte de son intérêt en se rapprochant de la Russie. Ainsi, Erdogan ne demande plus le départ du président Bachar El-Assad. La Russie et l’Iran jouent un rôle majeur dans la région, et la Turquie ne peut l’ignorer. Le soutien de la Russie a permis à l’armée syrienne de reprendre le contrôle d’Alep, Hama, Homs, Ouyarabat, Akerbat et de Deïr-ez-Zor. De son côté, la Russie a eu l’opportunité tester ses capacités militaires en grandeur réelle, tout en faisant une démonstration de force. Par des bombardements ciblés de son aviation, tirs de missiles à partir de sa flotte en mer Caspienne, de ses destroyers et sous-marins en Méditerranée, que certains qualifiaient de lac russe. La Russie a réduit efficacement les positions de l’Etat islamique en Syrie. Il n’est pas étonnant qu’Erdogan ait changé de camp.

À la question d’un journaliste : « Quand il y aura une guerre atomique entre les Etats-Unis et la Russie, d’après vous qui sera vainqueur ? » Poutine aurait répondu : « Personne, car ce sera la fin de l’Humanité. »
Espérons que la sagesse des dirigeants prime et qu’ils choisiront la voie de la vie plutôt que celle de la mort.

Nersès Durman-Arabyan
Octobre 2017

LA DÉMOCRATIE EN TURQUIE ET LES EDITIONS BELGE

Actuellement, 1.086 détenus croupissent dans les prisons en Turquie dans des conditions déplorables et préoccupantes pour leur état de santé. Il faut savoir qu’en 2016 d’autres détenus gravement malades et en attente de libération sont morts dans les geôles turques.

Le 9 mai 2017 au matin, des policiers ont fait irruption dans le bâtiment des Éditions BELGE d’Istanbul emporté plus de 2.000 livres qui représentaient les joyaux de l’Edition. Cette institution avait été créée  en 1985 par notre ami Ragip Zarakolu et son épouse feue Ayse Nur. Le couple Zarakolu avait été emprisonné à maintes reprises car il avait eu le courage d’éditer le 26 avril 1996 un livre sur le Génocide des Arméniens. En même temps, les massacres des Grecs pontiques, des Kurdes et des Assyro- Chaldéens furent évoqués dans les Éditions BELGE.

La Turquie attend d’être admise dans l’Union Européenne. Avec cette incursion sauvage dans locaux des Éditions BELGE, la Turquie a détruit le dernier bastion de  démocratie de ce pays.

Nersès Durman-Arabyan
Paris, le 12 mai 2017